Sabra et Chatila
Ce projet trouve son origine dans un film découvert en 2010. En suivant le récit d’un homme hanté par les massacres de Sabra et Chatila, j’ai ressenti le besoin de me rendre sur les lieux eux-mêmes. À Beyrouth, le camp ne ressemble plus à l’image figée que l’on peut s’en faire : c’est un quartier dense, labyrinthique, où chaque ruelle semble observer les étrangers. L’accès est contrôlé de près, les présences inhabituelles vite signalées. Grâce à une femme engagée dans une petite ONG locale, j’ai pu y entrer discrètement. Très vite, un vieil homme s’est proposé de m’accompagner. Il marchait lentement mais avec une autorité tranquille, s’adressant aux hommes armés avec la fermeté de celui qui n’a plus rien à perdre. Sa seule quête était de retrouver le lieu où son fils aurait été enterré, et de transmettre ce qu’il savait avant que la mémoire ne se disperse. Dans les maisons sombres, les femmes m’ont parlé avec une précision douloureuse des jours du massacre, de leurs proches disparus, de ce qu’elles n’avaient jamais pu dire. Dehors, des enfants jouaient au milieu des ruelles abîmées, insouciants pour un temps encore. Puis le vieil homme s’est soudain arrêté. Il m’a demandé de partir sans attendre : quelqu’un avait signalé ma présence. Dans son regard, j’ai compris que l’espace d’écoute qui m’avait été offert se refermait. Ce livre témoigne de ce moment suspendu, entre silence et mémoire, dans un lieu où l’histoire continue de peser sur chaque pas. À Sabra et Chatila, ceux qui savent ne parlent plus, et ceux qui parlent ne savent pas tout.


















